UN CCN SISMOGRAPHE

Au départ, il y a ce territoire. L’un y est né, l’autre a grandi à quelques kilomètres. Le temps passe. L’un jongle, l’autre danse ; ils parcourent le monde puis se rencontrent, là.

À Grenoble, métropole cosmopolite où cohabitent près de soixante-dix nationalités, ville pionnière de la décentralisation culturelle, se trouve l’un des premiers centres chorégraphiques nationaux. Créé en 1984, le CCN2 – Centre chorégraphique national de Grenoble est dirigé depuis le 1er janvier 2016 par Yoann Bourgeois et Rachid Ouramdane.

Là, à la limite géographique entre le centre-ville et les quartiers périphériques, se trouve ce double cube de béton gris sur pilotis percé de larges fenêtres, où se reflètent les cimes enneigées du Vercors. Au nord, le Massif de la Chartreuse, au sud-est, la chaîne de Belledonne.

Là, ils décident que faire œuvre, ce pourrait aussi bien signifier inventer des possibilités de rencontres, porter une attention particulière à ce et ceux qui les entourent, inviter les habitants du territoire à s’approprier les arts du geste sous toutes leurs formes. Faire œuvre, ce ne serait pas seulement produire des objets spectaculaires, ce serait inventer mille façons de tisser du lien entre les individus.

Ils se disent qu’un Centre chorégraphique national, ce pourrait être un sismographe du monde.

Pour se faire sismographe, l’outil doit être partagé et ouvert.

C’est pourquoi ils invitent trois artistes de champs disciplinaires variés à s’associer à leur projet − Latifa Laâbissi, Mehdi Meddaci et Chloé Moglia −, et, avec eux, inventent des manières de sonder le territoire, de provoquer la rencontre avec ses d’habitants, de cultiver l’art du croisement, de l’hybridité, de la circulation.

Pensée en lien direct avec la création, l’activité du CCN2 se déploie de multiples façons : les ateliers pour enfants Récréations, la formation pro avec les Immersifs et Intensifs, les soirées Arrêt sur Image ou encore le camp d’été artistique pour enfants L’Autre Colo, sont autant de rendez-vous réguliers qui convient enfants, adolescents et adultes, amateurs et professionnels à éprouver les arts du geste dans toute leur diversité. Véritable laboratoire de formes participatives, le CCN2 se plait par ailleurs à susciter la rencontre entre artistes et habitants du territoire dans la cadre de projets ponctuels.

Comme un condensé de ce qui se tisse patiemment au fil des jours, les GR (Grand Rassemblement) rassemblent chaque année, dans un grand élan festif, des habitants de tous horizons. Alors l’art bouscule le quotidien, s’infiltre dans le réel, s’impose là où on ne l’attend pas.

Quand Yoann Bourgeois pose son trampoline ici ou là pour jouer ses pièces dans l’espace public, Rachid Ouramdane développe des projets de création avec des populations multiples. Ce sont leurs façons de dialoguer avec le réel, de s’ancrer dans le paysage, à la fois géographique et humain.

Le projet pensé par Yoann Bourgeois et Rachid Ouramdane pour le CCN2 fait de l’itinérance l’un de ses axes forts. Ils revendiquent un art du terrain. Un art pas plus haut que la vie, qui provoque la rencontre et se nourrit de la rencontre. Un art qu’on pratique et qui s’immisce un peu partout, au sommet d’une montagne, au détour d’une barre d’immeuble, au cœur d’un parc public.

Avec l’autre aussi bien qu’avec le lieu, il s’agit bel et bien avant tout de créer là les conditions de possibilités de rencontres et de partage.

Milena Forest