Tentatives d’approches d’un point de suspension

Yoann Bourgeois

C’est parce que je venais d’atteindre l’âge où l’on peut, sérieusement et quel que soit le cours des événements, anticiper les grands traits de notre vie à venir, et parler de ses jours futurs avec cet air de passé,que je me mis à élaborer un Programme. Cet âge n’était pas un seuil objectif, ni une réalité temporelle, cet âge était la conscience de quelque chose. Quel que soit le nombre de jours qu’il restait, et même selon les plus audacieux pronostics, ce serait trop court. Mon Programme consistait à désamorcer le temps. Bien sûr, c’était impossible en soi. Mais il existait des méthodes d’approches. Ce serait simple et définitif. Une seule phrase suffirait pour dire cela: Tentatives d’approches d’un point de suspension.
Quelque chose comme un désir d’œuvre. Nous rentrerons dans les détails. Les détails montreront que les petites formes ne sont pas moindres que les grandes. Que tous ces formats qui existent sur un plan horizontal cherchent à cerner le présent. Que toutes ces constructions scénographiques, ces agrès, ces machines, ces objets, ces rapports à l’objet, ces rapports au temps, ces rapports au public, ces rapports à l’image… ne cherchent définitivement qu’une seule chose : Une suspension. Yoann Bourgeois

…0 [exposition]

Cette exposition, conçue par Milena Forest, ne propose pas aux visiteurs de découvrir des «œuvres», mais plutôt le déploiement d’une pensée, d’une recherche. Si les formes spectaculaires créées par Yoann Bourgeois forment une constellation qui se développe autour de la quête du point de suspension, l’exposition s’articule elle aussi à la manière d’une cartographie céleste. Au centre de l’espace, sur une carte, apparaissent les principes qui sous-tendent la création des formes que prennent les Tentatives d’approches d’un point de suspension. Et tout autour, selon la logique induite par la carte, pages de carnets et notes de recherche, plans, photographies, maquettes, fragments vidéo et bande sonore donnent à voir, à entendre et à sentir quelque chose de la recherche artistique et existentielle menée par Yoann Bourgeois.

…1 [balles]

Une danse avec trois balles.
L’écriture d’un jonglage extrêmement simple et lisible donnant à voir de la musique.
Tout se construisant et se déconstruisant sans cesse autour du point de suspension.

…2 [table]

La table propose une multitude de situations théâtrales où deux personnages deviennent tour à tour l’objet de l’autre, offrant ainsi un scintillement de signes grâce à une dextérité et une virtuosité des gestes.

…3 [escalier]

Simplification de toute trajectoire existentielle – alternance de chutes et suspensions – le long d’un escalier qui ne mène nulle part.
Apparition d’un motif primordial – la chute – formé, déformé, reformé à l’infini.
Une petite danse spectaculaire d’une extrême précision sur une partition invisible. C’est par cette modalité d’expression du déséquilibre que se fonde l’esthétique du risque. Ce numéro est composé par la répétition d’un état, non pas stable, mais suspendu (debout), progressant et s’intensifiant marche par marche. Les variations de cet état confèrent une tension, une expressivité particulière, permettant de prendre la mesure de cette «prouesse et poétique de l’abandon».

…4 [escalier HÉLICOÏDAL]

C’est toujours la même histoire.
Il monte et il descend. Il avance pas à pas. Sans doute repassera-t-il par les mêmes lieux, mais ce ne se-ront plus tout à fait les mêmes, et il ne sera plus tout à fait le même. Spirale infinie dans sa tête et sous ses pas, la fugue trampoline a été variée plusieurs fois ces dernières années. Elle s’inscrit dans une collec-tion d’études nommée « les fugues » qui présentent chacune le rapport d’un homme et d’un objet. Petites danses spectaculaires composées précisément sur le principe musical du contrepoint, leurs déclinaisons dessinent au fur et à mesure des années une interminable variation sur laquelle évolue fragilement Yoann Bourgeois.

…5 [passants]

Un escalier hélicoïdal, en tournant, trace dans l’air, de son mouvement infini, une invisible spirale. Portes inapparentes et trappes indécelables composent cette structure. Elles permettent à un corps d’apparaître et de disparaître. Je souhaite convoquer une multitude d’individus et cheminer avec eux marche par marche, graduellement, de bas en haut et de haut en bas. Par une suite ininterrompue d’entrées et de sorties, décliner notre humanité le long d’une partition continue – suite de métamorphoses et de dédoublements. Fractionnements / Nuancier de démarches. Etres éphémères, qu’on entrevoit par éclairs, s’adonnent aux activités les plus communes, avec une insouciance tragique. Ils affluent comme les vagues, puis disparaissent à tout jamais au coin d’une rue. Je veux écrire ce poème avec eux. Ils sont assistante commerciale, chômeur, caissière, joueur de foot, retraité ou coiffeuse. Ils ont 32 ans, 14 ans, 46 ans, 7 ans, ou 69 ans. J’ai besoin d’eux pour écrire ce poème. Je veux faire l’inventaire des capacités humaines et répertorier leurs démarches.

…6 [fugue / vr]

Fugue VR propose à l’utilisateur un voyage expérimental et sensoriel dans l’univers de Yoann Bourgeois. Co-écrite par Michel Reilhac et Yoann Bourgeois, cette expérience de réalité « mixte » propose à  l’utilisateur de plonger dans un univers poétique composé d’un mélange de réalité « virtuelle » et de réalité physique. Il s’agit ainsi d’ouvrir à l’utilisateur un monde de sensations, le monde de la réalité virtuelle vidéo en 360° 3D relief étant prolongée dans le monde physique grâce à l’action de danseurs qui guident le corps du spectateur dans ce monde imaginaire délivré dans un casque VR (virtual reality).

…7 [balance de lévité]

Il est encore difficile d’établir aujourd’hui avec certitude si Lévité a été un individu historique ou une identité construite, et s’il est bien l’auteur de la célèbre machine éponyme qui lui est attribuée. Cependant nous savons que c’est par l’observation de cette machine que Newton rédigea la loi universelle de gravitation et le principe d’équivalence comme l’atteste son De motu corporum in gyrum (sur le mouvement). La balance de Lévité eut sans doute aussi un impact considérable sur le constat de simultanéité des chutes. Nous ne savons rien de Lévité si ce n’est qu’il dédia sa vie à la physique, lorsque la physique se définissait simplement par “connaissance des choses de la nature.” Sa machine néanmoins continue encore à émouvoir par le spectacle simple du poids d’un corps dans l’espace.

…8 [plateau en équilibre]

L’équilibre est une relation où les forces en présence sont égales. Mais les forces sont mobiles et rarement égales. Le plateau sur lequel évoluent l’homme et la femme est appuyé sur un point central. Il est d’une extrême sensibilité. Le moindre geste sur ce plateau a une incidence sur l’Autre. C’est donc une amplification métaphorique des jeux de forces qui s’exercent dans toute relation.

…9 [plateau qui tourne]

La force centrifuge éloigne les corps.
Le plateau sur lequel évoluent l’homme et la femme tourne très vite. Tourne trop vite. Ils s’accrochent pour résister à cette force là, qui veut les éloigner.

…10 [chaise qui tourne]

Pour résister à la force centrifuge, un corps n’a pas d’autres perspectives que de retrouver son équilibre en étant penché. C’est à partir de ce paradoxe là que nous avons écrit cette danse aussi fascinante qu’élémentaire.

…11 [CULBUTO – HOMME ET FEMME]

Nous avons repris le principe du jouet culbuto pour l’appliquer aux deux seuls êtres du genre humain. Nos créatures se frôlent.
Nous oscillons dans un déséquilibre qui n’en finit pas, que nous ne pourrons pas arrêter. Nous nous observons. Parfois nous nous frôlons.
Notre cœur balance. Nous nous approchons et nous nous éloignons mais jamais ne nous rejoignons. C’est ainsi. Parfois nous nous frôlons.

…12 [CHAISES/TABLE – DÉCONSTRUCTION/RECONSTRUCTION]

Nous avons repris le principe du jouet wakouwa pour l’appliquer à deux objets domestiques par excellence.
Une table et chaises pour un homme et une femme.
Se construisant, se déconstruisant sans fin. Déconstruisant par mille articulations la scène amoureuse.
Reconstruisant par mille articulations la scène amoureuse.

…13 [eau]

Après avoir expérimenté de nombreuses années dans l’eau avec Kitsou Dubois ou Jörg Müller, nous poursuivons nos recherches autour d’une figure fictive de la littérature tragique. Ophélie, ce personnage dont la mort interroge éternellement, se noie dans l’eau. Demi-fantôme, elle est l’image de la dissolution. La scène 7 de l’acte 4 décrite par Shakespeare dans Hamlet est une image d’un essor poétique extraordinaire. Dans une démarche délibérément inspirée par le déconstructionnisme et la ruine du sens dont témoigne Hamlet – l’œuvre majeure de Shakespeare – nous avons imaginé une machinerie composée d’un lit, d’un aquarium, d’une grue et de multiples liens qui interagissent en mettant en mouvement un corps inerte. Le dispositif lui-même peut être perçu comme une machine de rêves, un espace imaginaire.

Pour mettre en mouvement cette constellation d’œuvres, Yoann Bourgeois s’entoure d’une équipe artistique à géométrie variable selon la commande.

Les artistes : Jean-Baptiste André, Leila Brahimi, Laure Brisa, Estelle Clément-Béalem, Raphaël Defour, Sonia Delbost-Henri, Damien Droin, Marie Fonte, Emilien Janneteau, Bruno Marechal, Jean-Yves Phuong, Lucas Struna, Yurié Tsugawa, Marie Vaudin et Yoann Bourgeois.